Le don » Trois Momes Editions

Le don

Il était une fois un pauvre adolescent, prénommé Adel, âgé d’une quinzaine d’années qui vivait avec sa mère. Tous deux habitaient dans une ferme misérable. Pour subvenir à leurs besoins, sa mère vendait les légumes de son jardin, et Adel, traînant un chariot derrière lui, l’aidait.

Leurs voisins avaient une fille du même âge que lui. Prénommée Assal, elle se disait sans cesse : « Quand je serai grande, je me marierai avec lui, et nous vendrons nos produits ensemble. » Dans son esprit au même moment, les cailloux devenaient des pommes de terres, les feuilles aux couleurs automnales se changeaient en grappes de raisins, les champignons rougeâtres se transformaient en jolies fraises des bois, et les mauvaises herbes en épis de blé. Le jeune homme était devenu ce merveilleux voleur qui, sans le soupçonner, avait dérobé le cœur de la jeune fille empli d’un amour sincère. Elle n’en connaissait pas les raisons, et c’était bien mieux ainsi. Il était son soleil, l’air qu’elle respirait, son doux sourire lorsqu’elle observait la lune chaque soir, le suave parfum des fleurs sauvages qui poussaient dans les plaines, son unique amour, son grand espoir.
Quant à Adel, il l’aimait bien, mais son imagination débordante cherchait plutôt une façon de gagner sa vie. Il avait pour habitude d’aider les clients en transportant leurs marchandises jusque chez eux. C’était un travail pénible, mais il en tirait toujours quelques sous. Malheureusement, à force de marcher, ses chaussures n’étaient que deux fines planches tenues par des lacets fatigués. Son pantalon n’arrivait pas à ses chevilles, et les manches de sa chemise étaient plus près de ses coudes que de ses poignets.

Un jour, alors qu’il revenait de chez une de ses clientes en mordant dans une pomme, il entendit une voix prier pour que quelqu’un vienne l’aider. Le jeune homme s’approcha. Un corbeau disgracieux et agonisant le supplia de le mener chez lui, en échange de quoi il recevrait un don.
L’oiseau était si laid qu’Adel ne voulait pas le toucher, mais puisque la bête était en train de mourir et par intérêt pour le don promis, il le prit dans ses bras.
– Dans quelle direction dois-je aller ?
– Va vers le bois, répondit le corbeau dans un souffle, la tête à peine levée.
Le jeune homme jeta un coup d’œil au chemin qui menait sur la place du marché, à l’opposé, et s’enfonça dans la forêt en tenant l’oiseau.
– Où est ta maison ? Est-ce qu’elle est loin ? demanda-t-il au bout de quelques centaines de mètres.
– Avance, je te dirai. Je sens que le temps me manque, confia l’oiseau.
– D’accord, dit Adel, qui détourna ses yeux du corbeau.

Lors de chaque échange, ce dernier levait le cou et d’un léger mouvement de la tête, il regardait autour de lui en roulant lentement ses yeux ronds. Adel connaissait le point de vue des hommes sur cet oiseau de malheur.
« Peut-être qu’ils nous considèrent de la même façon. Après tout, qu’est-ce que ça change ? On s’en fiche », songea-t-il. En attendant, tous deux avaient au moins un point commun : ils n’avaient aucun ami. Personne pour lui tenir compagnie, ou pour venir en aide à l’oiseau disgracieux et mourant. Parmi ses semblables, il n’était pas le compagnon idéal à qui on demandait son avis ou son amitié. Il pensait qu’il aurait pu avoir une bien meilleure situation si seulement il avait possédé un beau costume.
À l’approche d’une rivière, le jeune homme soupira de soulagement et voulut le déposer, mais l’oiseau murmura :
– Non, avance…
Plus loin, à la lisère d’un bois, l’endroit lui sembla si calme et si paisible qu’il se prépara à laisser l’oiseau, mais celui-ci murmura :
– Non, avance, c’est plus loin…
Au fur et à mesure qu’Adel s’enfonçait dans la forêt, les arbres se rapprochaient, leurs branches s’emmêlaient, et les rayons du soleil avaient de plus en plus de mal à passer à travers les branches pour atteindre le sol. Il faisait sombre en plein jour. À chaque fois qu’il voulait poser l’oiseau, celui-ci répondait inlassablement : « Continue. » Bientôt, la terre et l’eau s’unirent tout autour d’eux, le sol devint marécageux, et une odeur nauséabonde ne tarda pas à envahir les narines d’Adel. Il regarda autour de lui : une barque remplie d’éléments gluants et verdâtres qui avaient dû être des végétaux se présenta à lui. Il avança de quelques pas, des algues s’agglutinèrent à ses chevilles, et ses pieds se soulevèrent doucement dans un bruit d’éponge.
– On est arrivé à destination, laisse-moi ici, murmura le corbeau.
– Tu es sûr ?! demanda Adel, hésitant.
– Oui. C’est bien là…
Le jeune homme déposa la bête et demanda s’il allait bien.
– Adieu, répondit l’oiseau.
– Et ma récompense ? chuchota le jeune homme.
– Tu l’as en toi, répondit le corbeau. Je ne sais pas exactement ce que c’est, mais tu l’as en toi.
Le jeune homme lui jeta un regard empli de tristesse, et revint au marché. À son arrivée, le jour déclinait. Les clients avaient quitté le lieu depuis longtemps, et les commerçants avaient plié bagage. Sur la place, il n’y avait plus personne à part sa mère et Assal qui l’attendaient. En le voyant, le visage de la jeune fille s’illumina de bonheur.
– Tu vas bien ?
– Oui, répondit-il, indifférent et froid.
Rien qu’en les regardant, il pouvait savoir ce à quoi elles pensaient, mais c’était surtout le songe de la vieille femme inquiète et usée qui l’interpellait. Sa mère souriait, mais elle réfléchissait : « Mon pauvre fils, que lui arrivera-t-il si je meurs ? Pas d’argent, sans défense… Il ne sait rien faire. »
– Allez, en route, dit-il en tirant le chariot.

Durant toute la semaine suivante, il découvrit qu’il pouvait lire dans les regards des passants leurs pensées les plus intimes : leurs hontes, leurs fiertés, leurs joies et leurs regrets.
Une semaine plus tard, sur la place du marché, il s’apprêtait à transporter les marchandises d’une cliente quand il entendit les gardes royaux annoncer que le roi donnerait une énorme récompense à celui qui aurait des informations sur les voleurs qui avaient osé cambrioler le palais.
Hâtivement, il abandonna son chariot et posa un baiser sur la joue de sa mère.
– Prends soin de toi, dit-il en courant vers les gardes. Je peux vous aider ! cria-t-il à l’attention de ces derniers.
– Où vas-tu ? demanda sa mère, ébahie.
– Je t’enverrai de l’argent. Au revoir.
Il s’avança vers la tente où le chef des gardes recevait les courageux venus essayer de percer le mystère proposé. Lorsqu’il exposa ses plans, le chef lui répondit :
– D’abord les informations, sinon tu n’iras nulle part ! Et ne crois surtout pas qu’on te donnera à manger gratuitement, ajouta-t-il en se tortillant dans son fauteuil, cherchant une position confortable pour son derrière hors normes…

Ce soir-là, Adel ne rentra pas chez sa mère, mais avec les gardes, et il alla voir le roi.
Le soir suivant, vêtu de beaux habits, il assistait au dîner royal. Il avait demandé au roi d’évoquer le sujet du vol après le repas. Dix minutes plus tard, il dévoila l’identité de la personne qui l’avait commis, et qui n’était autre que l’homme qui s’attablait tous les soirs aux côtés du roi. Dès lors, Adel devint le confident du roi.

Le jeune homme resta durant dix ans au palais. Désormais riche, il achetait ce qu’il désirait, mangeait comme bon lui semblait, se reposait quand il était fatigué, sans oublier sa mère à laquelle il envoyait régulièrement de l’argent afin qu’elle ne manquât de rien. Depuis son installation, il avait reçu de nombreuses lettres venant de son village et plus particulièrement de Assal, mais il n’en lisait aucune. Elles s’entassaient, et bientôt, il n’en reçut plus. Le jeune homme avait décidé de tirer un trait sur son ancienne vie et de se consacrer entièrement à la nouvelle qui s’annonçait glorieuse. Mais très vite, en sa présence, les gens se sentaient mal à l’aise et préféraient l’éviter, un sentiment qu’il partageait volontairement avec eux, en essayant de mener un semblant de vie paisible. Même si certains n’avaient rien à se reprocher, ils ne tenaient pas à le côtoyer. D’autres, au contraire, pour se moquer de lui, organisaient des soirées « qui pense à quoi ? ». Vicieux et jaloux, le bouffon du roi, sous son apparence respectueuse et derrière son sourire, tenait des propos cruels et diffamants. Il ne racontait jamais de purs mensonges, mais il les diluait dans un semblant de vérité pour insulter Adel et se venger de lui, mais surtout pour le discréditer aux yeux de tous. Un jour, les deux hommes se croisèrent dans le grand couloir du palais. Le bouffon commença à débiter des propos méchants et hypocrites enrobés dans des mots de velours.
– Rien ne changera, tu es repoussant, et tu resteras toujours le bouffon du roi ! finit par dire Adel.
– Bien sûr, sire ! rétorqua le bouffon en faisant une courbette devant lui, avec un sourire narquois et le regard hargneux. Préparez-vous pour ce soir, je vous promets que le spectacle sera grandiose !
– Il est vrai que les misérables, les abrutis et les mesquins dans votre genre n’ont que leur langue en guise de moyen de défense !
– Sauf votre respect, vous me tendez la perche, je la prends, sire !
« Les misérables n’ont que leur langue pour se défendre », répéta-t-il en riant et en s’éloignant.
Ce soir-là, présent à la table royale, Adel écoutait les mesquineries du bouffon qui faisait rire aux larmes les convives. Las, il décida de partir avant la fin du festin.
– Comment ? Vous nous quittez déjà ? interrogea le roi entre deux éclats de rire.
– Avec votre permission, je me sens un peu fatigué ce soir, répondit Adel.
– C’est dommage ! Nous avons rarement l’occasion de rire de si bon cœur à la cour.
Le bouffon, penché devant le roi, leva les yeux, tout sourire.
– À votre service, sire, s’exclama-t-il. Néanmoins, quelques sous de plus encourageraient bien mes talents pour vous divertir.
– Cet homme, on ne sait pas si on doit l’aimer ou le détester ! confia le roi à Adel.
– Ni l’un ni l’autre. Mieux vaut l’ignorer, répondit Adel en dévisageant le bouffon. L’homme est à la hauteur de l’image qu’il nous renvoie.
Sur ces mots, il se retira dans ses appartements.

À l’écart de tous, Adel essayait d’apaiser son âme et de retrouver la paix. Il préférait rester seul, loin de tous, sauf de la fille du roi qu’il trouvait belle et sincère. Il songeait même à l’épouser. Néanmoins, il lisait un grand chagrin sur le visage de la jeune fille. Pourtant, elle restait muette.
– Pourquoi ne me dites-vous pas ce qui ne va pas ?
– Il est difficile de répondre à quelqu’un qui lit dans les pensées…
– Vous ne voyez pas que je ne veux que votre bonheur ? Je vous aime.
– Si vous voulez mon bonheur, répliqua la jeune fille, revenez sur votre décision. Je ne vous aime pas.
Entre-temps, dans le jardin, à l’extérieur, le bouffon passait. Le regard de la jeune fille s’arrêta alors sur lui.
– Vous aimez le bouffon ? s’étonna Adel.
– Ce misérable ?! s’exclama-t-elle sur un ton ironique. Elle rit et continua : Non, celui que j’aime, vous le connaissez…
Pensif, Adel devint silencieux et l’observa. Elle était plus belle que jamais. Le jeune homme qu’elle aimait était charmant : c’était le fils d’un ambassadeur de retour au pays.
– Qu’est-ce qui vous empêche, à tous les deux, de parler au roi ?
– Vous ! répondit-elle. Mon père est persuadé que vous serez un bon époux pour moi.
– Il se trompe, dit-il d’une voix sans émotion mais sincère. Je lui en parlerai, et le reste ne tiendra qu’à vous.
– Vous me le promettez ?
– Je n’ai qu’une seule parole, assura Adel, qui serra les mains de la jeune fille dans les siennes pendant qu’elle le regardait d’un air pénétrant.

Pour la première fois, Adel douta de ses dons. Le lendemain, il alla voir le roi, parla du souhait du couple, qui attendait non loin de là, et décida de regagner sa maison natale.
Dans les poches usées des vêtements qu’il avait gardés, il trouva la bague qu’il avait prise au chef des gardes voilà longtemps. Il se rendit dans un village proche du sien et rendit la bague à un vieil homme qui chantait sur le pas de sa porte.
– Je savais que je la récupérerais un jour, s’exclama le vieillard.
– Comment ? demanda Adel qui avait du mal à comprendre.
– Je ne savais pas de quelle manière, mais j’en étais sûr, ou peut-être que je l’espérais seulement ! ,dit en riant le vieil homme édenté, en s’appuyant sur sa canne.
– Au moins, tu n’as pas perdu le sens de l’humour, remarqua Adel en souriant.
– Bah, à mon âge ! dit le vieillard, j’aurais tort de tout prendre au sérieux, et grâce à toi, j’ai récupéré ma bague maintenant.
– Et il a sa bague ! fit Adel en secouant la tête. Au revoir.
– Au revoir et bonne route. Et encore merci, s’écria le vieil homme tout en suivant Adel du regard pendant que celui-ci s’éloignait.

Dans son village, toutes les filles s’étaient mariées, sauf une. Assal l’avait attendu. À l’heure de leurs retrouvailles, ils n’eurent pas besoin de lire dans leurs pensées. L’amour se lisait aisément sur leurs deux visages.

FIN

Friouzeh Ephreme

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