A court d’arguments, la raison s’égare » Trois Momes Editions

A court d’arguments, la raison s’égare

 

Mes souvenirs d’école

La maîtresse appela Marie. Depuis deux semaines, l’institutrice avait demandé aux élèves d’écrire dix lignes sur la raison.

Marie prit son cahier et se leva. Elle toussota pour s’éclaircir la voix, mais toute la classe pouvait voir son air évasif. Il y avait trois jours, pendant la récréation, elle nous avait dévoilé qu’elle n’avait encore rien trouvé. Puisqu’on était lundi et que Marie était partie en week-end dans un village situé dans l’arrière-pays où ses parents avaient l’habitude de séjourner, on se doutait bien qu’elle n’avait rien fait. Elle commença tout de même :

– Dans le dictionnaire, la raison signifie : « L’homme est un être doué de raison, de la faculté de comprendre et de réfléchir. » Et les gens disent qu’à sept ans, on a l’âge de raison. Cependant, croyez-en mon expérience, d’après l’agriculteur et son épouse, la raison signifie autre chose. Je m’explique. Voici une histoire que l’agriculteur m’a racontée :

« Un jour, on emmena quatre voleurs chez le juge. Avant la déclaration de la sentence, le juge demanda la raison pour laquelle chacun d’entre eux avait commis un vol.
– C’est plus fort que moi, répondit tristement le premier. C’est un malheur dont je ne peux me séparer. C’est une drogue, une maladie ! Clémence, monsieur le juge !
– Désolé, ce n’est pas ma faute, je ne sais pas pourquoi cet objet se trouvait dans mon sac ! Je suis, je vous le répète, innocent ! protesta le deuxième.
– Voyez-vous, à mon sens, ce que j’ai commis n’est pas un vol. L’objet que le marchand m’a vendu ne marchait pas. Il était légitime que je lui en prenne un autre qui fonctionnait, expliqua le troisième.
Soudainement, furieux, le plaignant concerné se leva et déclara :
–Mais tu as acheté ton ventilateur il y a vingt-cinq ans ! C’est normal que l’objet tombe en panne !
– J’entends bien les deux parties, calmez-vous, dit le juge, qui se tourna ensuite vers le quatrième voleur, qui était en fait une voleuse cette fois. Pourquoi avez-vous volé du pain, jeune fille ?! demanda-t-il.
– J’avais faim, raisonna la fille au teint pâle, en pleurant.
Quelques minutes plus tard, avant que le juge puisse rendre le verdict, un vieil homme assis au premier rang se leva. Celui-ci était un homme riche, radin, une mauvaise langue sans foi ni loi, qui n’aimait personne. Il venait au tribunal pour se réjouir du malheur des gens. Il demanda au juge la permission de dire quelques mots.
– Je vous en prie, dit le juge, mais seulement si votre propos a un rapport avec notre affaire !
– Voyez-vous, monsieur le juge, depuis toujours, les gens ne m’aiment pas. Et je me demandais pourquoi. Après beaucoup de réflexion et recherche, je ne trouve pas de raison à leur comportement par rapport à moi. Donc j’en suis arrivé à la conclusion suivante. À part qu’ils mangent trois fois par jour, ils aiment les bananes ! Après une longue observation, je me suis dit que s’ils mangent autant de bananes, cela veut dire qu’ils n’ont plus de capacité pour raisonner et pour aimer un homme comme moi, si adorable, si grand, si magnifique.
L’homme s’assit. Ébahi, le juge le regarda fixement, puis dit :
– Je peux trouver une solution juste pour chacun des voleurs en l’aidant à retrouver une vie normale, mais pour les bananes, je crois qu’il vaut mieux que je rentre chez moi pour faire une sieste. J’en ai assez entendu pour la journée. Si chaque acte peut avoir une raison, pour les absurdités, on n’a qu’à dire qu’on aime les bananes. »
Fin

Firoueh EPHREME