Des particuliers à la mairie » Trois Momes Editions

Des particuliers à la mairie

Des particuliers à la mairie

Le jeune Théo Durand ne voulait pas sortir de la maison, mais à neuf mois de grossesse, son épouse, Hélène Durand, avait décidé de profiter de la fin de la matinée et d’aller s’expliquer avec les responsables communaux. Ils étaient installés depuis peu dans la région. La compagnie de gaz était venue faire ses travaux et avait recouvert la chaussée d’un superbe asphalte, puis la compagnie des eaux était arrivée et s’était mise à percer la route. Trois mois plus tard, c’était à la mairie d’entreprendre des travaux pour élargir la chaussée. Le couple souhaitait que les travaux soient faits une fois, mais une fois pour toutes!
En ce samedi du mois de mai, il faisait beau. Une douce brise mélangée aux parfums des fleurs plantées tout autour du bâtiment officiel qu’était la mairie caressait les visages et les narines des passants. Il était environ midi lorsque le couple y entra. En pénétrant dans le grand hall, les Durand rencontrèrent une voisine. Pendant que Mme Durand discutait avec cette dernière, M. Durand se dirigea vers la réception, exposa sa requête et demanda audience auprès d’un responsable.
– Ah, désolée, répondit l’hôtesse d’accueil, le bâtiment des services techniques, c’est à côté. Nous ne nous occupons que des affaires administratives ici. Essayez à gauche !
– Merci, fit M. Durand, sur le point de tourner les talons pour se rendre au bâtiment des services techniques.
– Attendez ! l’arrêta la jeune femme. Le responsable des voiries ne travaille pas le week-end. Et il faut dire aussi que ce sont les vacances scolaires ! se rappela-t-elle. Essayez dans une semaine ! continua l’employée. Après un moment de réflexion, elle s’exclama : Sinon, expliquez-moi en détail de quoi il s’agit, dans le cas où je pourrais transmettre votre demande de mon côté ?
M. Durand raconta toute son histoire, et laissa son nom et ses cordonnées. Il rejoignit son épouse alors que celle-ci quittait la voisine.
– Je te l’avais bien dit, grogna Théo Durand, mécontent.
– Ne sois pas si dépité, répondit son épouse en posant tendrement sa main sur sa joue.
– On rentre à la maison, dit-il, mes parents arrivent, et il faut que tu te reposes un peu…
Madame Durand rit et posa les mains sur son gros ventre.
– Oui, allons manger un peu avant… suggéra-t-elle.
Contrarié, M. Durand se voyait condamné durant le reste de la journée à subir le même sort que sa matinée ratée. Il devenait grognon. En revanche, son épouse se sentait étonnamment en forme. Dès le début de sa grossesse, Hélène Durand avait eu hâte de voir son ventre s’arrondir, d’entendre le battement du cœur de son bébé et de découvrir son visage. Depuis ces derniers jours, elle se sentait lourde et un peu fatiguée, et ce matin-là, le changement était radical, alors que le médecin avait prévu l’accouchement dans deux semaines.
– Attends-moi, je vais pisser, dit M. Durand.
Hélène Durand fronça les sourcils en entendant ce terme peu élégant, et son mari lui adressa un sourire d’excuse, tout en allant accomplir sa besogne.
« La mairie ferme ses portes ! Nous prions nos chers concitoyens de quitter le bâtiment », entendit Mme Durand, assise sur les marches, alors qu’elle attendait son mari. Les bureaux se vidèrent peu à peu, les employés rangèrent leurs affaires, et l’hôtesse d’accueil accompagna les dernières personnes vers la sortie. Hélène Durand se dirigea vers les toilettes pour prévenir son mari. Elle frappa en murmurant son prénom. La porte s’ouvrit.
– Je me sens mieux, dit le jeune M. Durand, soulagé et heureux, en se rhabillant.
Il l’attira à lui et lui demanda un bisou.
– Avec un gros ventre, tu es encore plus belle.
– Tu n’as pas l’air malin ! répondit sa femme.
Ils s’embrassaient quand une voix se fit entendre.
« C’est bon. Y’a plus personne. »
– On dirait deux lycéens qui échappent au proviseur, murmura M. Durand avec un sourire satisfait.
– Dépêche-toi, chuchota sa femme. C’est l’heure.
– Oui, je me lave les mains.
La colère de ce matin, les travaux des compagnies du gaz, des eaux, de la mairie, avaient définitivement été effacés par ce baiser.
– Nous devons nous décider sur le prénom du bébé, il ne nous reste pas beaucoup de temps ! s’exclama Théo Durand.
– Je me disais qu’on aurait peut-être dû demander à connaître le sexe du bébé, cela aurait été plus facile.
– C’est trop tard, sourit-il, la surprise jusqu’au bout !
– Si c’est une fille, j’aime assez le prénom de Laura ! indiqua Hélène Durand.
– Laure, c’est plus joli ! s’exclama M. Durand, inspiré.
– Oui ! reconnut son épouse. Et pour un garçon ? Tu voulais toujours un prénom qui commence par Mat…
– Mat quelque chose, mais Mat quoi, pour qu’on puisse l’appeler Mat tout court ?
– Alors Matisse ! dit Mme Durand, enchantée.
– Matisse, prononça-t-il. Oui. Ça me plaît ! Tu es un génie, ma chérie. Nous formons une bonne équipe, ajouta-t-il, en faisant un clin d’œil à sa femme.
Il la saisit par la hanche, et ils quittèrent les toilettes. Dans le hall de la mairie, un silence saisissant envahissait les lieux. Les grandes salles, les bureaux, tout était là. Mais personne à l’intérieur. M. Durand se précipita pour aller ouvrir la porte d’entrée, mais elle était fermée. Ils étaient prisonniers dans une forteresse impénétrable de pierre et de verre au milieu d’un parc empli de verdure, de jolies plantes et de merveilleuses fleurs. Monsieur Durand s’empara du téléphone, mais la ligne ne marchait pas. Son épouse, ressentant des petites contractions, préféra aller s’asseoir.
Une demi-heure plus tard, ils étaient toujours enfermés. Madame Durand, qui était supposée accoucher dans deux semaines seulement, ressentait des contractions qui se rapprochaient. À chaque douleur, elle avait envie de mordre la terre et d’exiger de son mari qu’il la fasse sortir. La douleur devenait si intense qu’elle en perdait son calme et sa logique. Elle voulait que cela cesse et que son mari fasse l’impossible, pourvu qu’il réussisse à la faire sortir de là, dût-il devenir le saint de tous les saints ! Il devait à tout prix trouver un moyen de quitter cet endroit !
– Je veux sortir !
– Essaie de te retenir, voyons ! lança M. Durand. L’accouchement est dans deux semaines. C’est bien ce que le médecin nous a dit, non ?!
– Oui.
– J’en étais sûr !
– Aïe ! se crispa Hélène Durand qui ne pouvait pas se tenir debout.
– Essaye de te détendre, et tu verras que tu iras beaucoup mieux, préconisa M. Durand.
Hélène Durand devenait irritable. C’était un moment particulier où la douleur se moquait bien de toute argumentation, où la nature n’en faisait qu’à son idée et où la somme des deux se donnait un malin plaisir à avoir le dernier mot.
– Tais-toi. On se tait quand on ne sait pas de quoi on parle, rétorqua Mme Durand qui n’était près de s’arrêter. Pour aller pisser comme un enfant de 5 ans, tu as fait un scandale, et tu me demandes de me calmer. Si on échangeait nos places ! Hein !
Il l’observa.
– Pardon ! murmura-t-il.
– Ah ! souffla-t-elle, entre deux contractions.
– Ne pleure pas, ma chérie. Je vais nous sortir de là ! commença à paniquer M. Durand.
Il déposa un baiser sur la joue de sa femme, et se précipita pour trouver une issue. Au dernier cri de sa femme, M. Durand se rendit dans les toilettes, le seul lieu qu’il n’avait pas visité attentivement. Il y avait une petite fenêtre. Il l’ouvrit, aperçut deux garçonnets, et leur somma d’aller prévenir leurs parents.
– POUR L’AMOUR DE DIEU, SORS-MOI DE LÀ ! hurla sa femme à l’autre bout de la mairie.
– Je crois pas que votre femme aille bien, remarqua un des garçons.
– Va chercher maman ! gronda l’autre.
Le petit bonhomme courut chercher de l’aide immédiatement. Pendant ce temps, le garçonnet qui était resté suggéra à M. Durand de monter sur un bureau qu’il placerait en dessous de la fenêtre pour que lui et sa femme puissent sortir. Aussitôt dit, aussitôt fait, mais avec son gros ventre, Mme Durand était incapable de passer.
– Madame, dit le garçon qui était revenu avec ses parents, il faut manger moins ! Vous êtes obèse !
– Elle va avoir un bébé ! corrigea son frère en se frappant le front d’un air désespéré.
– Calmez-vous ! ordonna la mère des deux enfants.
Menue et vive, celle-ci regarda son mari et lui demanda de l’aider pour qu’elle puisse passer de l’autre côté et aller aider Mme Durand, laquelle fut heureuse de la voir arriver. Mme Arman– c’était son nom – se noua les cheveux, et tint la main de Mme Durand pendant que son mari était allé appeler les pompiers. À la grande surprise de tous, on entendit rapidement le cri du bébé, en même temps que les sirènes des véhicules des pompiers. Aussitôt, l’équipe se déploya pour prendre en charge la mère et le nouveau-né.

Vingt ans plus tard, le facteur sonna chez Mme et M. Durand. Une jeune fille courut pour ouvrir la porte, mais son grand frère la devança. Le jeune homme ouvrit le courrier, et regarda sa mère en train de cuisiner.
« Madame et Monsieur Durand, lut-il. Nous avons bien pris en compte votre requête concernant votre demande de travaux en une seule fois. Mais pour cela, nous vous demandons de nous faire parvenir une lettre à l’attention de Monsieur le Maire. Bien cordialement. »

Fin

Ghabel

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