Le poisson requin
Ce matin en classe, Emmy était en larmes.
– Qu’est-ce qu’elle a ? ai-je murmuré à l’oreille de Yoyo, injustement appelé Yannick par ses parents, assis à côté de moi.
– Je ne sais pas, Seb, me répondit-il.
– Peut-être que c’est son grand-père qui est mort ? La semaine dernière, je l’ai entendue en parler avec Manon.
– Tu écoutes maintenant les conversations des autres ? demanda Yoyo en se tournant vers moi avec un sourire.
– Bah, j’aime bien savoir des choses… Alors, tu crois que c’est son grand-père ?
– Peut-être, mais je ne sais pas, je n’écoute pas aux portes, moi, répéta Yoyo en plissant les yeux.
–Tu ne sais pas, ou tu n’as pas envie de me le dire ?
– T’es boucher ou charcutier ? Je ne sais pas ! grogna-t-il.
Avant que je réplique que mon père était un fabuleux poissonnier, la maîtresse demanda à Emmy :
– Qu’est-ce qui se passe ? As-tu envie qu’on en parle ?
Emmy reprit ses esprits et raconta :
« Pourquoi le monde est injuste ? Après de longues discussions avec ma mère, j’ai été sage, et j’ai eu un minuscule poisson. Il tournait en rond, heureux dans son bocal, avec mes plantes artificielles achetées 3 euros à Lidl. Il ouvrait la bouche, heureux, et venait sucer mon doigt quand je le plongeais dans l’eau et que ma mère me grondait. Je m’en occupais bien, de mon poisson. Je l’avais appelé Sushi, parce que j’avais vu une émission à la télé, et que ce mot m’avait plu.
« Ma mère a finalement pris goût aux poissons, et elle s’est acheté un poisson requin, avec d’autres petits poissons rouges. Sushi était le plus joli de tout ce petit monde, avec son allure fière, ses écailles oranges et quelques taches noires… Mais le lendemain, un poisson avait disparu. (Emmy fondit en larmes.) Je savais que le gros allait recommencer ! J’ai dit à ma mère de le sortir de l’aquarium et de nous le cuisiner… En plus, j’aime bien ces machins-là, moi… Mais elle n’a pas voulu. Pourtant, c’est l’exemple parfait d’un poisson cruel, un récidiviste, un invertébré sans limites. Et hier, quand je suis rentrée de l’école, il n’y avait plus de Sushi.
« – Regarde bien, me dit ma mère.
« – J’ai bien regardé !
« – Regarde mieux encore !
« – Et tu crois quoi ? Qu’il s’est envolé ? Qu’il a fait ses valises et qu’il s’est enfui aux États-Unis en Harley Davidson ?
« J’étais en train de débiter d’autres hypothèses toutes plus improbables les unes que les autres lorsque j’ai vu son poisson requin recracher une arrête. J’ai regardé en dessous du poisson requin. Il y avait un petit tas d’os. C’était tout ce qu’il restait de mon Sushi.
« – Je suis désolée, ma petite chérie, dit maman.
« Ensuite, elle a ri, et elle a dit que même son poisson était plus fort que le mien ! Elle a à nouveau ri, et moi, je n’avais que mes yeux pour pleurer… »
Elle n’arrêtait pas de pleurer, les larmes coulaient sur ses joues. Bientôt, les lacs seraient remplis par Emmy, et mon père pourrait à nouveau aller à la pêche.
J’ai pensé que réconforter Emmy serait une bonne idée. J’ai demandé à Yoyo s’il le pensait aussi. Après un moment d’intense réflexion, il s’est levé avec moi, emportant avec lui le DVD que son père venait de lui acheter. Il l’a tendu à Emmy avec un grand sourire en disant avec un air décontracté qu’elle pouvait le regarder, que ça la réconforterait. En voyant la pochette, elle a crié de douleur. Je me suis penché, j’ai jeté un coup d’œil à ce que c’était, puis j’ai lancé un regard noir à Yannick : Le Monde de Nemo. Qu’est-ce qu’il est bête, ce type !
Fin
GHABEL