Un aperçu sur le monde
Évite la casse…
Pourquoi devais-je être sage, écouter ma mère, respecter les propos de mon père et consacrer toute mon attention à l’école ? Finalement, tout m’énervait, je voulais qu’on me lâche les baskets ! Je voulais être tranquille, jouer, manger du chocolat et me balader avec mes potes.
À l’école, j’étais assez débrouillard, et je me faisais tout petit. Pas de problèmes en cours, pas de… problèmes à la maison. Mais je n’étais pas non plus casse-pieds.
Un jour, j’ai proposé aux copains de venir manger chez moi. Dans le groupe, certains se connaissaient depuis le primaire, et d’autres depuis la maternelle. Je disais donc qu’on s’est fait une bouffe entre potes. Deux kilos de nouilles, trois litres d’eau, deux paquets de crème fraîche et trois de lardons, « pour la proportionnalité », avait dit Yoyo.
– Eh ! les gars, vous ne voulez pas ma mort, hein ?! lança Seb.
– Ajoutons de la vanille ! rétorqua Yoyo.
Une heure plus tard, nous étions tous affalés dans le jardin. Seb commençait à délirer, et Yoyo avait des pâtes sur la tête pour se donner un look hippie dont son père, nostalgique, lui parlait à longueur de journée. Seb jouait à la rock star, Val insultait le chef de son père, ce gros naze, et a demandé une bouteille de whisky pour compléter son geste. Moi, en ramassant les assiettes, j’éternuais, tandis que la morve pendait de mon nez. Les copains étant morts de rire, j’ai ajouté que j’avais perdu toute ma dignité.
Je ne sais pourquoi ni lequel d’entre nous a ouvert la bouteille d’alcool pour en sentir le contenu, mais pour ma part, je n’ai pas fait qu’attiser mon odorat… On était vachement bien. Pour montrer l’étendue de ses talents, Seb a eu une riche idée. Pour se déguiser en drag queen, il a pris les affaires de ma mère qui étaient étendues sur le fil dans le jardin. Le soutien-gorge rembourré de deux petits melons, d’abricots, d’œufs et de papier, et le visage maquillé par du jus de pastèque, il avait l’air marrant.
Ce fut le moment où ma mère, vous vous en doutez, rentra.
– Seb, Yoyo, Val, vous passerez le bonjour à vos mères, au revoir ! s’exclama-t-elle, le visage ferme. Seb, tu seras sympa de poser mes affaires en partant, a-t-elle ajouté.
Durant toute l’après-midi, maman resta silencieuse. La tension montait, et j’attendais la sentence. On aurait dit que le monde s’était arrêté de tourner. Si j’avais eu un souhait à formuler, ça aurait été de me retrouver ailleurs ! Le soir, je fus convoqué en conseil de famille. Je m’assis devant mes deux bourreaux impitoyables, aussi fier qu’un escargot qui vient de se faire écraser.
– Écoute, Jean, je suis vraiment déçu de ton comportement, dit papa.
Moi, j’ai rien dit. Je voulais surtout aller en paix dans ma chambre, en arborant deux drapeaux blancs accrochés à mes lunettes. Mais ma mère n’avait pas commencé. Je m’étais préparé à une discussion interminable, la leçon de morale, la confrontation et la bagarre. Mais contre toute attente, maman a murmuré d’une voix calme :
– Je ne peux pas t’expliquer tout point par point. Peut-être que tu trouves ça « in », mais c’était stupide.
– On dit « cool », maman, à notre époque, j’ai repris du bout des lèvres.
– Peu importe, ne m’interromps pas, a-t-elle répliqué. Le monde va mal, et tu dois comprendre. Garde toujours la maîtrise de la situation. Et surtout, garde ton self-control.
– Quel est le rapport avec le monde ? ai-je dit, soudain absorbé par ses paroles.
– Méfie-toi de ce monde où on te dit comment tu dois t’habiller, réfléchir et manger. Dans un monde où on pêche les poissons avec de la dynamite, où les saumons recréés sont si gros qu’ils n’arrivent pas à garder l’équilibre, où les poulets sont sans plumes, où le chocolat déborde de sucre, où les œufs sont carrés pour mieux être rangés, et où ce ne sont plus les thermomètres qui contiennent du mercure, mais les lampes au-dessus de nos têtes. C’est dans ce monde que tu dois te débrouiller et vivre avec plein de gens qui penseront différemment de toi. Tu comprends ? C’est ce monde que tu dois traverser indemne, avec le moins de dégâts possible. Nous vivons dans ce monde, et je veux que tu fasses attention à toi. Tu peux aller te coucher.
Je crois que ma mère était inquiète. Je me suis levé, et j’ai murmuré un timide « bonne nuit ».
– Jean, a ajouté mon père, tout ton bazar est sur la table dans le jardin. N’oublie pas, hein, demain…
Cette nuit-là, j’ai eu l’impression de grandir un peu.
Fin
Heshmat